Le goût de l'innocence

Publié le par Lhyn Sedrin

 J'avais suivis les manifestants avec mon appareil photo, le petit, numérique, armé pour la photo de nuit, il fallait au moins ça.

La journée avait bien commencé, les étudiants s'étaient rassemblés dans les cafés et salons de thé de la place. Puis des personnes plus âgées, elle prenait des photos saisissant l'air de fête de ce rassemblement avec les derniers se met en route la petite troupe. Les cafés et salons de thé se vident, la discussion est sur toutes les lèvres, j'en vois trois qui rigolent entre eux, une jeune femme que je n'avais pas vue distribue des tracts, elle dit de les lire avant qu'un journaliste ne les interroge, je n'ai pas le son mais cette photo là vaudra de l'or. Le groupe a rejoint un groupe plus grand, là des ouvriers, des costumes cravates aussi, le contraste sera parfait, une nouvelle photo qui me permettra peut-être de faire mon mois. Une première surprise, derrière les syndicalistes en tête de cortège deux hommes silencieux, qui échangent des coups d'oeil sans parler aux autres manifestants, ça cache surement quelque chose. Tranquillement sans acte notable de débordement nous parvenons à la place principale, la circulation est bloquée. C'est le midi, je mitraille, des policiers parlent avec mes deux inconnus silencieux de tout à l'heure. On me demande de circuler de ne pas prendre de photos, ce que je ne fais pas bien au contraire.
 L'après midi s'annonce douce. De nouveaux manifestants nous rejoignent ils sont jeunes et nettement moins jeunes, louches, je ne sais pas pourquoi, ils parviennent à éviter de montrer leur visage quand je shoot. C'est cela sans doute qui m'a intrigué, je les ai pourchassés de mon mono-oeil noir, mais rien, alors à la nuit tombée quand la population des manifestants a changé, j'ai changé de tactique moi aussi, déposé mon équipement et pris le petit appareil.

 Voila je les ai, ils sont là, mon flair ne me trompe pas, ils tournent autour d'une voiture, ça sent l'essence, je les photographie, je crie pour les faire fuir, deux prennent leurs jambes à leur cou. Deux se retournent contre moi, à peine le temps de leur tirer le portrait qu'ils m'accrochent, tentent de me faire tomber, à terre je serais à leur merci, avant qu'ils ne m'entourent je coure, je connais les lieux au moins aussi bien qu'eux.

 *Clac!* Un coup de feu, je jure et oblique vers la droite ils sont toujours deux après moi, une arme, comment j'aurais pu deviner, des poubelles, je me cache derrière, difficilement, je compte sur l'obscurité, des pas, il est seul, il a envoyé son copain tout droit, ou celui-ci est parti, la peur me ronge mais je ne peux pas ppaniquer sinon je suis morte, je respire doucement.

"Allez passe, passe, ne regarde pas ici..." Je dois penser trop fort parce qu'il regarde, mes yeux croisent les siens, je pousse les poubelles en grondant, il ne m'aura pas, j'entends l'écho d'un objet métalique qui tombe, je frappe, je pousse, je crie. Il tombe je bascule sur lui et je continue de frapper, j'ai peur, je le griffe au visage, l'odeur, l'odeur du sang, cette odeur particulière, j'explose de rire et lacère, la jugulaire n'est pas loin, je serre, j'entends un craquement, il respire encore, il dit quelque chose, peu m'importe je frappe jusqu'à l'épuisement, je mords, le sang est sucré, il a un goût de sueur et de crasse, je ressens la folie, mon esprit ne contrôle plus rien tout m'échappe sauf ma proie, ma délicieuse friandise de proie, il voulait me tuer, il voulait me tuer et maintenant son souffle faiblit, je déchire sa peau, j'ai mal à la machoire. Il ne respire plus, je dois partir vite, vite, fuir, il y a des sirènes, des bruits de chiens il faut que je trouve de l'eau, le parc n'est pas loin, c'est sur le territoire des autres, ça tombe bien, je fais d'une pierre deux coups, galvanisée je passe la grille sans sourciller, les animaux sont nerveux et s'écartent de mon chemin, je sens les autres, et les chiens qui sont toujours sur ma trace, je n'hésite pas je plonge dans l'eau, je sens la vase et j'ai mal dans tous les muscles quand je parviens trempée à ma porte, je retrouve mes clefs, dans une semie conscience j'entre, ferme, m'effondre.

 Aux nouvelles ils parlent d'un réglement de compte dans la cité. Sous la douche je compte mes bleus, je me sens bien, il y a longtemps que je n'ai pas ressenti ce bien être, j'ai déposé ma charge, je me mets à chantonner. Même pas de remords, c'est dans ma nature.
 

Publié dans Textes orphelins

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