La lune rousse
Je erre dans les rues, demain sera la pleine lune, il n'y a plus de meurtre et les autorités n'ont pas mis la main sur le responsable. Le médecin qui m'a soignée la première fois est devenu une sorte d'ami, il me prête sa cage dans sa cave, il dit que ça prendra un peu de temps mais que je suis sur la bonne voie, mes pas me mènent vers le quartier du canal, je ne suis jamais venue me promener là, il fait sombre mais j'aime la nuit, les odeurs sont si présentes, elles prennent corps dans les ombres, les recoins du canal en contiennent de nombreuses, nouvelles, que je n'avais jamais senties auparavant.
Devant moi une femme est recroquevillée, une sans abri de plus, alors pourquoi son odeur m'a-t-elle interpellée ?
Je m'approche pour en avoir le cœur net, elle m'est familière.
« Madame ? Vous allez bien ? Vous avez besoin d'aide ? »
Elle relève la tête me fixe, ses yeux ne sont pas blasés comme je m'y attendais ils ne sont pas non plus désespérés, ils sont vifs, elle les a planté dans mon regard et je recule, un prédateur, c'est un prédateur, pas une proie, je suis encore novice, je n'avais pas reconnu l'odeur, le danger, elle se relève, un peu plus petite que moi.
« Et toi, est-ce que tu vas bien ? As-tu besoin d'aide pour la chasse de demain ? »
Je n'ose répondre, elle semble s'en réjouir, je n'ai connu que des gens comme moi qui vivait cet état comme une malédiction et qui s'appliquaient à réparer leurs erreurs, à apporter au monde ce qu'ils pouvaient lui retirer par mégarde.
« Tu es nouvelle, quelle chance, raconte moi tes premières fois ! »
J'ai envie de fuir, me fuir ? Comment lui dire que je les ai occultées ? Je trouve une échappatoire.
« Je suis sur votre territoire ? Je ne voulais pas vous déranger, je vais retourner chez moi. »
« Attend ! Pourquoi tu ne veux pas me répondre ? »
Elle devient agressive, j'ai envie de la frapper pour qu'elle me laisse, j'ai peur, je ne veux pas qu'elle me connaisse qu'elle sache que j'existe, mais c'est trop tard.
« Je ne peux pas rester, je dois partir. » Je recule rapidement, j'hésite à faire demi-tour, d'instinct je reste face à elle est je marche à reculons vers la rue au dessus. Par chance il y a deux gars qui discutent, ils me lancent des regards amusés, je ne les regarde pas dans les yeux, je les ignore, elle ne m'a pas suivi, je m'éloigne, mon cœur tambourine, je me calme en marchant, de nouveau les rues sont désertes, je n'aime pas me battre, mes pulsions m'y poussent mais pour le moment je les contrôle, mon médecin serait fier de moi, je n'ai pas cédé, je n'ai pas frappé, il a raison, la fuite est une solution quand on ne veut pas blesser.
Le parc vibre de vie, les odeurs ici sont différentes, la ville n'a pas envahis le lieu, je suis chez moi il m'a dit que ce lieu faisait parti de nôtre territoire, je me sens mieux, la grille verrouillée ne m'empêche pas d'entrer, je sens un écureuil, non loin, un lapin, des rats... Mon esprit s'apaise à mesure qu'il se vide, je deviens le parc, transparente, j'arrête de marcher pour m'allonger dans l'herbe, on ne voit plus les étoiles depuis longtemps dans le ciel couvert. La pluie se met à tomber goutte à goutte d'abord, la terre libère de nouvelles odeurs, camoufle les autres, la malédiction a de bons côtés.
Soudain, je la sens, elle est là, mon esprit s'offusque, elle n'a pas le droit, elle est chez moi. Je me surprends à gronder, roule sur le flanc et m'accroupis. « Qu'est-ce que tu fais là ? » Gronde-je.
« Tu ne m'as pas répondu, ainsi tu fais partie de ceux-là. » Son ton est plein de mépris. Ça me blesse, comment ose-t-elle s'en prendre à ma famille. « Va-t-en. »
« Sinon quoi ? » Elle me prend pour une lâche, je lui tourne autour, j'attends qu'elle baisse sa garde, elle est trop sure d'elle, je vois qu'elle pense que je vais filer, encore, mais ici je suis chez moi. Je lui porte un premier coup, elle ne l'a pas vu venir, au ventre, de l'autre main à demie fermée je frappe sa tête sur le côté, elle se redresse, je m'y attendais je ne la laisse pas réagir son nez amorti ma paume, ou pas, raille mon esprit. Je me sens libérée des contraintes, je suis dans mon droit, j'ai le droit de la frapper, je me sens exaltée, même ses poings qui me frappent ne m'arrêtent pas au contraire ils me réveillent, je suis vivante ! Vivante ! Et je me jette sur elle, je la plaque au sol, je m'assieds sur son corps et je frappe frappe frappe à perdre haleine, ses bras qui se mettent devant son visage, ses épaules, sa figure, une joie sauvage m'envahit, je ne ressens pas la douleur. Puis quelqu'un me ceinture et me tire en arrière, dit mon nom, je me souviens qui je suis, je vois ce que j'ai fait, la fille s'est relevée, je commence à avoir mal, j'ai honte, je me sens sale, trahie par moi-même, je pleure, je me défais de celui qui me retient je pars en courant, je veux me cacher, je ne veux plus vivre ça, ce n'est pas moi, je me souviens de ce que j'ai ressentis et de nouveau la honte m'envahit. Je rentre chez moi, je m'enferme, une douche, longue, je suis épuisée, je tremble, j'ai froid, je me mets en position fœtale, tremblante, je m'endors. Dans un demi sommeil je me souviens que je dois me lever à six heures, j'ai un shooting à faire, tout est loin, tout est sans importance. Je sombre, je m'oublie. Le réveil me tire des limbes, j'ai mal de partout. La journée sera longue et la nuit aussi. Je me prépare et je vais à mon rendez-vous. Une jeune femme qui veut des photos pour son book, le quotidien me dilue parmi les autres. Quelque part hurle mon esprit dans sa prison, je contrôle.
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